Une étonnante diversité

 
L'embouchure du Rhône en octobre 1950, avec l'île typique de la formation d'un delta.Le Léman, dans sa partie orientale surtout, est un lac aux rives abruptes et minérales. François-Alphonse Forel, dans sa monographie limnologique, le décrit ainsi : «De Villeneuve à Ouchy, la côte du lac forme une muraille rocheuse fort inclinée qui se continue sous l’eau par un talus également fort raide. [...] Sur la côte de Savoie, entre le Bouveret et Evian, dans le Haut-lac savoyard, nous avons des conditions à peu près analogues à celles du Haut-lac vaudois sur la côte nord.» Les bouches du Rhône font exception. Les quantités d’alluvions transportées par le fleuve s’y amassent : «Les matériaux meubles fluviatiles s’accumulent alors autour de l’embouchure et forment un cône d’alluvion émergé qui porte le nom de delta ; c’est une pointe de terre basse qui fait toujours davantage saillie dans le lac».


Bancs de sable printaniers sur la rive du Gros BassetCette côte d’accumulation est formée de sédiments fins à grossiers, de composition chimique variant avec leur origine minéralogique. La matière organique charriée par le lac s’y entasse par endroits. Cette combinaison de matériaux différents, associée à des apports d’eau variables, détermine de nombreuses situations écologiques, colonisées par d’innombrables communautés de plantes et d’animaux.
Il n’est pas nécessaire d’être spécialiste pour découvrir l’extraordinaire diversité biologique de la basse plaine du Rhône : une promenade suffit pour apercevoir libellules, trichoptères, poissons, batraciens, oiseaux, chauves-souris et sentir... les moustiques au sein d’un incroyable foisonnement végétal.

 

La flore

Linaigrette
Linaigrette

 

Plus de 400 espèces de plantes ont été recensées dans les prairies et les forêts humides de la basse plaine du Rhône. Nonante-huit, notées avant 1950, ont disparu: elles étaient strictement liées à des sols humides ou mouillés, pauvres en éléments nutritifs.

La gentiane pneumonanthe est une espèce caractéristique encore présente dans les marais des Grangettes. C’est une belle plante d’une trentaine de centimètres, portant de grandes fleurs bleues, dont la gorge légèrement verdâtre s’orne d’une ponctuation violette.

 

La faune


La rainette verte

Menant une vie crépusculaire et nocturne – seul le chant des mâles trahit parfois sa présence – la rainette possède des ventouses aux doigts des quatre pattes. Cela lui permet de grimper dans la végétation. Cette espèce arboricole, menacée à l’échelon national, ne subsiste plus dans la plaine du Rhône qu’aux Grangettes où l’on dénombre entre 60 et 200 individus selon les années. Aujourd’hui, les congénères les plus proches se trouvent à plus de trente kilomètres, dans des zones humides près de Lausanne ou de Fribourg.

 

 


Le sympétrum à abdomen déprimé est une espèce vulnérable.Les libellules

Le visiteur verra à coup sûr plusieurs des tente-six espèces de libellules rouges, bleues ou vert métallique, près de la moitié de toutes les espèces connues en Suisse. Certaines, comme l’agrion jouvencelle et la libellule à quatre taches, se trouvent dans tous les milieux humides. D’autres en revanche sont beaucoup plus exigeantes. Le gomphe très commun, par exemple, est lié aux rives sableuses des grands lacs. Comme son nom l’indique, il était autrefois abondant sur le Plateau suisse. Il a presque disparu au cours du vingtième siècle et la beine* lacustre des Grangettes est un des derniers sites où sa larve peut se développer.

 


Larve de trichoptère dans son fourreau.Les trichoptères

La basse plaine du Rhône abrite de nombreux autres insectes moins spectaculaires, comme les trichoptères ou phryganes. Ce sont des insectes ressemblant à des papillons de nuit aux ailes poilues, repliées en toit au repos.

Leurs larves, aquatiques, construisent des fourreaux à l’aide de différents matériaux cimentés par la salive. Ces fourreaux servent à les rendre invisibles plutôt qu’à les protéger : sur fond graveleux, elles les construisent en gravier, sur fond sableux en sable. Certaines espèces ont une préférence pour le matériel végétal : débris de bois, de feuilles mortes, lentilles d’eau...

 

Brème dans le Grand canal lors de la fraie de mai.La brème

En mai-juin, les roseaux se mettent à frémir : la parade nuptiale des brèmes, gros poissons des eaux calmes et tièdes, commence. La tête et l’avant du corps des mâles se couvrent alors de boutons blanchâtres. Dans un bouillonnement d’eau, ils courtisent les femelles en se frottant contre elles pendant des semaines. Ce manège produit son effet : la ponte de dizaines de milliers d’œufs collant aux plantes de la roselière lacustre.
Ce poisson est peu apprécié ici, mais l’époque n’est pas si lointaine où des cars de pêcheurs italiens venaient aux Grangettes pour la journée. La légende raconte qu’au retour, la frontière passée, ces brèmes se transformaient miraculeusement en... quenelles de brochets, vendues à bon prix sur les marchés de Turin. Cela payait le voyage !

 

 

La sterne arrive mi-avril pour repartir pour l'Afrique de l'ouest fin juillet.La sterne pierregarin

Longues ailes blanches effilées, bec rouge à pointe noire, vol «élastique», cet oiseau survole les enrochements, plonge soudain, disparaît sous l’eau et ressort avec un poisson qui brille au soleil.

La dernière reproduction de cette espèce, rare en Suisse, avait été observée en 1923, à l’embouchure du Rhône, sur un îlot aujourd’hui disparu. En 1988, elle est revenue nicher aux Grangettes sur un des deux radeaux aménagés exprès pour elle.

 

 


Murin de DaubentonLe murin de Daubenton

En été, à la fin de la journée, une chauve-souris commence sa chasse au-dessus du Grand Canal, c’est le murin de Daubenton. Les moustiques et autres insectes à larve aquatique forment son menu de prédilection. Il rase l’eau à grande vitesse, quelques dizaines de centimètres au-dessus de la surface, en émettant des ultrasons dont il capte les échos. Les proies sont détectées à faible distance et, compte tenu de la vitesse de vol élevée, leur capture doit se faire en une fraction de seconde.

Il intercepte les moustiques grâce à la membrane qui relie ses pattes postérieures puis, en plein vol, les saisit avec la mâchoire dans une singulière contorsion. Au petit matin, le murin de Daubenton regagne son gîte diurne, généralement un trou d’arbre situé à proximité. Certains animaux passent cependant la journée beaucoup plus loin et n’hésitent pas à voler sur plusieurs kilomètres pour venir chasser aux Grangettes.

 

 

Seules les femelles piquent pour sucer le sang. Il est nécessaire à la maturation des oeufs qu'elles portent. Les moustiques

S’il existe des insectes mal aimés, ce sont bien les moustiques. Ils indisposent tellement qu’on ne les étudie que pour trouver la meilleure manière de les exterminer... en vain le plus souvent.
Dans la basse plaine du Rhône, on trouve bien sûr le Culex pipiens ou moustique domestique commun, dont la larve se développe dans des eaux riches en matières organiques, voire putrides : arrosoirs, baquets, tonneaux et autres récipients abandonnés dans les jardins.

Les anophèles, vecteurs du paludisme en Suisse jusqu’à la fin du siècle passé, sont aussi présents. Mais il n’y a plus guère de crainte à avoir : ils ne sont que quelques individus et ne portent plus le germe de la maladie.

Les espèces les plus vulnérantes* sont les aèdes, dont on peut subir les nuées en été. Leurs larves se développent parfois dans les mares entourées de laîches et de roseaux, mais surtout dans les fossés ombragés et les flaques temporaires des forêts humides.