Les oiseaux en hiver dans la réserve des Grangettes

Introduction
Si la plupart des oiseaux nicheurs quittent la Suisse pour le bassin méditerranéen ou l'Afrique subsaharienne, d'autres, sédentaires comme le Troglodyte mignon ou nordiques comme de nombreux canards, choisissent la réserve pour y passer l'hiver. Beaucoup d'hivernants se déplacent sur de grandes distances en fonction des conditions météorologiques. La neige tombée en abondance en montagne ou sur le plateau chasse des troupes de Tarins des aulnes Carduelis spinus, qui s'abattent dans les forêts d'Aulnes noir au bord du lac; ou des milliers d'Alouettes des champs Alauda arvensis qui s'arrêtent dans les cultures.

Les Canards colverts se reposent volontiers sur la glace au Vieux-Rhône.
Les Canards colverts se reposent volontiers sur la glace au Vieux-Rhône.

Rejoints par de nombreux autres passereaux, ces migrateurs sont parfois accompagnés par des Vanneaux huppés Vanellus vanellus et plus rarement par des oies sauvages. Quelques rapaces rejoignent ces migrateurs. La Buse variable Buteo buteo est la moins rare, suivie du Busard Saint-Martin Circus cyaneus et du Faucon crécerelle Falco tinnunculus qui chassent les passereaux et les petits mammifères dans les cultures. L'Epervier d'Europe Accipiter nisus et l'Autour des palombes Accipiter gentilis traquent leurs proies dans les milieux boisés et sur les rives du lac pour le second. Enfin, le Faucon pèlerin Falco peregrinus chasse les oiseaux dans les airs.

Fuligule morillon mâle
Fuligule morillon mâle

 

Les hivernants lacustres
La réserve OROEM des Grangettes, site reconnu par la Confédération d'importance internationale pour les oiseaux d'eau et les migrateurs, s'étend sur le haut-lac, du delta du Rhône à une ligne reliant Corseaux et Saint-Gingolph. Recensée une fois par mois d'octobre à mars par des ornithologues, la région voit affluer surtout des milliers de Fuligules morillons. D'autres canards plongeurs, des canards de surface, foulques, grèbes, mouettes, goélands, hérons ou bécassines accompagnent ces migrateurs au long court, mais en nombre plus faible. L'hivernage est favorisé par le fait que cette réserve de chasse, à l'exception de quelques rives et des étangs intérieurs ne gèle jamais, même lors des pires vagues de froid. C'est lors des épisodes glacés que le maximum des hivernants est atteint, en général en janvier.

Les Cygnes tuberculés, copieusement nourris par les promeneurs, supportent nos hivers sans problème.
Les Cygnes tuberculés, copieusement nourris par les promeneurs, supportent nos hivers sans problème.

 

Cygnes
Les trois cygnes européens ont été observés aux Grangettes, mais seul le Cygne tuberculé Cygnus olor , espèce introduite au début du XVIIème siècle, est fréquent. Nicheur régulier, il hiverne surtout sur le Grand Canal ou il est nourrit copieusement par les passants.

Beaucoup plus rare sur le Léman, le Cygne chanteur Cygnus cygnus, originaire de Scandinavie, a été observé sur le lac devant les Grangettes uniquement en 1940, 1942 et 1987, alors que cette espèce hiverne régulièrement sur le lac de Neuchâtel.
Enfin le Cygne de Bewick Cygnus columbianus, originaire des terres arctiques est exceptionnel, en brève escale avant de poursuivre son voyage. A ce jour, seuls 2 adultes en 1988 et 3 adultes puis 1 jeune en 2010 ont été observés.


Oies sauvages
C'est à la suite de vagues de froid que des troupes d'oies font escale dans la plaine du Rhône. Jadis irrégulières, les troupes d'oies sauvages sont devenues exceptionnelles ces dernières années. Une à deux Oies cendrées Anser anser, en augmentation en Suisse, s'arrêtent et restent parfois quelques semaines, broutant dans les cultures et se reposant sur le lac. Une troupe d'Oies des moissons Anser fabalis composée de 71 hivernantes, accompagnées de 5 Oies rieuses Anser albifrons a séjourné exceptionnellement en hiver 1985. Sinon, les oies sauvages font de brèves escales, probablement trop dérangées par les activités humaines. Proche parente, la Bernache cravant Branta bernicla n’a été signalée qu'une seule fois au Grand Canal le 28 décembre 1999.


Les groupes de Tadornes de Belon, chassés par les intempéries, font de brèves escales devant la réserve.
Les groupes de Tadornes de Belon, chassés par les intempéries, font de brèves escales devant la réserve.


Tadornes
Régulier au printemps, le Tadorne de Belon Tadorna tadorna est rare en hiver. Chassés par les vagues de froid, des vols de plus de 10 individus s'arrêtent parfois quelques heures, avant de poursuivre leur voyage en direction de la Camargue.

Canards de surface
Les six espèces de canards autochtones qui hivernent en Suisse sont également présentes aux Grangettes. Le plus régulier est le Canard colvert Anas platyrhynchos. Il se rencontre le long du rivage et fréquente également l'Eau-Froide, le Grand-Canal, le Rhône ainsi que les étangs intérieurs. Le second en abondance est le Canard chipeau Anas strepera qui hiverne surtout à l'embouchure du Grand-Canal. Suivent en nombre plus faible la Sarcelle d'hiver Anas crecca, le Canard souchet Anas clypeata, le Canard siffleur Anas penelope et le Canard pilet Anas acuta qui est irrégulier.

Certains hivers, des milliers de Fuligules se reposent devant les roselières des Grangettes.
Certains hivers, des milliers de Fuligules se reposent devant les roselières des Grangettes.

Canards plongeurs
Le canard le plus abondant aux Grangettes est le Fuligule morillon Aythya fuligula. Ce petit canard noir et blanc pour le mâle, jadis rare aux Grangettes avant l'introduction de la moule zébrée Dressena polymorpha dans le Léman en 1962, a vu ses effectifs s'étoffer rapidement dès cette date pour atteindre par exemple 8290 individus le 14 janvier 1972. Ensuite, les effectifs ont fluctués avec de bonnes années (14’269 individus le 15 janvier 1978) et de mauvaises (3913 individus le 18 janvier 1976, 3327 individus le 11 janvier 1987), puis de flamber à nouveau en 2007 (15’309 individus comptés le 13 janvier) et de diminuer fortement ensuite, pour ne totaliser que 1329 le 14 janvier 2012. Ces fluctuations importantes sont conditionnées par l'offre en nourriture, en particulier par le nombre de moules zébrées, sa proie principale dans la région et par le climat régnant plus au nord.

Située entre Villeneuve et l'embouchure du Rhône, la réserve naturelle des Grangettes proprement dite, grâce à trois zones soustraites à la navigation, sert de refuge aux volatiles lors des dérangements causés par les bateaux ailleurs sur le lac. On voit alors, en particulier les dimanches ensoleillés, de grands vols de fuligules arriver de loin, tournoyer longuement avant de se poser dans un bouillonnement d'écume devant les roselières.

Deuxième fuligule en nombre, le Fuligule milouin Aythya ferina, plus végétarien que le précédent, se mêle souvent à ce dernier pour se nourrir et se reposer.

Dans les grandes troupes, le spécialiste repère parfois un rare Fuligule nyroca Aythya nyroca ou quelques Fuligules milouinans Aythya marila, qui passent souvent inaperçus.

Les Nettes rousses se mêlent aux troupes de fuligules pour se nourrir et se reposer.
Les Nettes rousses se mêlent aux troupes de fuligules pour se nourrir et se reposer.

Appréciant la compagnie des fuligules, la Nette rousse Netta rufina se nourrit d'algues characées. Jadis absente, ce canard rutilant hiverne depuis quelques années régulièrement. Ses effectifs fluctuent. Par exemple 2 oiseaux sont recensés le 17 janvier 2004, mais 403 sont présents le 15 janvier 2005 et 43 le 14 janvier 2012.

Une exception chez les canards marins, l'Eider à duvet Somateria mollissima séjourne à l'année dans la réserve des Grangettes, mais sans s'être jamais reproduit. La troupe reçoit régulièrement des migrateurs qui compensent les décès des individus âgés. Ils étaient 24 le 14 janvier 2012, comme toujours en hiver, au large des rives.

Autre canard marin qui fréquente aussi l'eau douce, la Macreuse brune Melanita fusca hiverne régulièrement entre le Grand-Canal et le Rhône. En générale une petite troupe de quelques individus séjourne quelques mois, mais certaines années, des invasions se produisent comme en 1995 où une troupe de 45 a été dénombrée le 8 janvier. Légèrement plus petite, la Macreuse noire Melanita nigra est d'apparition rare.


Les Garrots à œil d'or s'approchent rarement du rivage, se nourrissant au large de larves d’insectes.
Les Garrots à œil d'or s'approchent rarement du rivage, se nourrissant au large de larves d’insectes.

Plongeant sans cesse le Garrot à œil d'or Bucephala clangula n'est pas facile à dénombrer. Originaire de Scandinavie, ce joli canard à la tête polygonale arrive en octobre- novembre et repart en février- mars. 182 individus étaient présents le 14 janvier 2012.

Grand comme une sarcelle, le plus petit de nos canards marins, la Harelde boréale Clangula hyemalis est rarement observée.




Le féérique mâle de Harle piette fréquente le Grand- Canal lors d’exceptionnels grands froids.
Le féérique mâle de Harle piette fréquente le Grand- Canal lors d’exceptionnels grands froids.

Harles

Des trois espèces européennes le Harle bièvre Mergus merganser est le plus grand et le plus fréquent. Ce canard, qui se nourrissait uniquement de poissons, s'est récemment rapproché des hommes et n'hésite pas à disputer le pain aux Cygnes. Il se tient en général dans la zone protégée des Saviez et dans le secteur du Grand-Canal. Légèrement plus petit, le Harle huppé Mergus serrator est rare aux Grangettes. Seules les vagues de froid exceptionnelles chassent vers nos rivages le petit et véloce Harle Piette Mergus albellus.

Les Grèbes castagneux se raréfient dans le Grand-Canal.
Les Grèbes castagneux se raréfient dans le Grand-Canal.

Grèbes
Le Grèbe huppé Podiceps cristatus est un hivernant abondant sur le haut-lac; 5842 recensés le 14 janvier 2012 dont 1975 aux Grangettes. Les grèbes pêchent en groupes lâches au large, souvent à plusieurs kilomètres du rivage. Ils se rapprochent des rives au printemps pour se reproduire. Plus rare, le Grèbe à cou noir Podiceps nigricollis pêche de petits poissons en groupes de quelques individus sur le lac. Au contraire, le Grèbe castagneux Tachybaptus rufficolis préfère les rivages où il peut se cacher. Il apprécie particulièrement le Grand-Canal, sa population ne compte que quelques dizaines d'individus. Exceptionnellement, un Grèbe jougris Podiceps grisegena ou un Grèbe esclavon Podiceps auritus séjournent quelque temps près du Grand-Canal.

 

Plongeons
Trois espèces de plongeons s'arrêtent aux Grangettes, le plus régulier est le Plongeon catmarin Gavia stellata, qui s'observe surtout en fin d'hiver, suivi par le Plongeon arctique Gavia arctica et par le Plongeon imbrin Gavia immer qui est exceptionnel. Tous les plongeons se tiennent au large et il faut souvent s'aider de la longue vue pour les repérer.

Ce Plongeon catmarin s'est pris dans le filet d'un pêcheur, il a pu être relâché à temps.
Ce Plongeon catmarin s'est pris dans le filet d'un pêcheur, il a pu être relâché à temps.

Cormorans
Le Grand Cormoran Phalacrocorax carbo hiverne régulièrement aux Grangettes. Les oiseaux pêchent au large ou dans les étangs et se reposent sur le rivage et les enrochements. Ils passent la nuit sur le platane de l'île de Peilz.

 

Hérons
Le Héron cendré Ardea cinerea se reproduit dans la réserve. La plupart des individus partent en hiver. Seuls quelques individus à quelques dizaines d'oiseaux hivernent sur les rivages, en fonction de la rigueur du climat. De deux à dix Grandes aigrettes Egretta alba les accompagnent depuis quelques années, chassant souvent les campagnols dans les champs. Enfin, un proche parent, le Butor étoilé Botaurus stellaris hiverne dans les roselières lacustres. Se montrant rarement à découvert, entre un et quatre oiseaux séjournent discrètement. C'est depuis la tour d'observation des Saviez que l'on a le plus de chance de l'apercevoir.

Rallidés
La Foulque macroule Fulica atra est répandue le long du rivage, sur le lac et dans le Grand-Canal. Plus rare, la Gallinule poule-d'eau Gallinula chloropus se rencontre dans le Grand-Canal et à l'Eau-Froide. Enfin le râle d'eau se trahi par les cris qu'il pousse dans les roselières.

 

Ce Grand Labbe disputait les poissons qu'un pêcheur donnait aux Goélands.
Ce Grand Labbe disputait les poissons qu'un pêcheur donnait aux Goélands.

Labbes
Par exception, un Grand Labbe Stercorarius skua a séjourné en 1998-99 et un autre entre 2000 et 2002. Ces deux individus avaient un rayon d'action qui comprenait le lac Léman et le lac de Neuchâtel. Ils séjournaient longuement aux Grangettes où ils parasitaient les Grands Cormorans.

Laridés
La Mouette rieuse Larus ridibundus est omniprésente sur le Léman. Aux Grangettes, elle pêche au large ou se répand dans les cultures près de Noville. Elle est accompagnée par le Goéland Leucophée Larus michahellis qui affectionne les enrochements des Saviez. Dès janvier, quelques Goélands cendrés Larus canus séjournent près de Villeneuve. Le Goéland brun Larus fuscus est régulier, mais rare. Le Goéland argenté larus argentatus, le Goéland pontique Larus cachinnans et la Mouette pygmée Larus minutus sont irréguliers, observés en général lors des vagues de froid. Enfin le Goéland Marin Larus marinus, la Mouette mélanocéphale Larus melanocéphalus et la Mouette tridactyle Larus tridactyla sont exceptionnels.

Très mimétiques, les Bécassines des marais doivent être cherchées dans l’herbe rase de l’île.
Très mimétiques, les Bécassines des marais doivent être cherchées dans l’herbe rase de l’île.
Ayant repéré, un poisson, le Martin-Pêcheur fond sur sa proie.
Ayant repéré, un poisson, le Martin-Pêcheur fond sur sa proie.

D'autres oiseaux tributaires de l'élément liquide sont observables en hiver aux Grangettes. Le Martin-Pêcheur d'Europe Alcedo atthis, joyau ailé dans le gris de l'hiver brave le froid le plus intense, tout comme quelques Bécassines des marais Gallinago gallinago, Cincles plongeurs Cinclus cinclus et Bergeronnettes des ruisseaux Motacilla cinerea.

En plus des oiseaux autochtones, de nombreux échappés de captivité du monde entier, d'origine sauvage douteuse ou provenant de populations introduites peuvent séjourner brièvement ou même parfois longuement dans la région; le Cygne noir, l'Ouette d'Egypte, l'Oie cygnoïde, la Bernache nonette et Bernache du Canada, le Tadorne casarca et Tadorne à tête grise, le Canard mandarin, Canard carolin, Canard de Chiloé, Canard à faucilles, Sarcelle élégante, Canard de Bahamas, Canard bridé, Canard à collier noir, Fuligule à tête noire, Harle couronné et l'Erismature rousse ont déjà été observé dans la zone protégée des Grangettes.

Texte et photographies Jean-Marc Fivat

Ce jeune Goéland leucophée vient de capturer un gardon.
Ce jeune Goéland leucophée vient de capturer un gardon.
C'est uniquement poussé par la faim que le râle d'eau sort du couvert des roseaux.
C'est uniquement poussé par la faim que le râle d'eau sort du couvert des roseaux.
Le Busard Saint-Martin chasse souvent les passereaux dans les roselières, en particulier les mésanges.
Le Busard Saint-Martin chasse souvent les passereaux dans les roselières, en particulier les mésanges.
Lors d'importantes chutes de neige, des Venturons montagnards descendent en plaine et trouvent leur nourriture près du lac.
Lors d'importantes chutes de neige, des Venturons montagnards descendent en plaine et trouvent leur nourriture près du lac.